Cheminées sarrasines

Sur la toiture d'anciennes fermes se détache encore la silhouette d'élégantes cheminées, élément identitaire très emblématique en Bresse. Les appellations locales de "cheminées sarrasines" ou "cheminées chauffant au large" montrent à la fois leur caractère mystérieux et leur rôle fonctionnel dans l'habitat. Marqueur territorial et héritage d'un mode de vie ancestral, les cheminées sarrasines sont encore visibles sur quelques dizaines de fermes, derniers témoins d'une tradition disparue.

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Grange du Clou à Saint-Cyr-sur-Menthon, 1ère moitié du 20e siècle

Une allure originale, une diffusion locale

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Mitre à lanternon d'une cheminée sarrasine. Ferme du Sougey à Montrevel-en-Bresse (propriété départementale).

Plusieurs centaines de cheminées à mitre ouvragée ont été construites entre le 15e et 18e siècle en Bresse, dans toute la zone qui fut longtemps sous domination savoyarde. On en trouve une forte concentration sur un territoire relativement restreint s’étendant des rives de la Saône à la lisière du Revermont. Au sud, aucune n'est identifiée en Dombes et la limite nord de diffusion se situe dans l'actuelle Saône-et-Loire, dans les anciennes châtellenies de Sagy et Cuisery rattachées en 1289 au duché de Savoie. Sans que l'on puisse vraiment comprendre pourquoi, les cheminées à mitres ouvragées se développent de manière très dense dans cette zone, mais leur mode ne semble pas déborder les frontières de l'ancien territoire des sires de Bâgé. Cette tradition architecturale, dont le plus ancien exemplaire connu est daté de 1419, va perdurer durant plus de 3 siècles.

 


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De sarrasines, elles n'ont que le nom...

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Carte postale ancienne représentant un intérieur bressan traditionnel

L'appellation « cheminée sarrasine » nourrit dès les années 1800 nombre de théories, parfois insolites ou extravagantes, sur une supposée influence de la civilisation arabe sur cet élément de construction. Elle a été baptisée ainsi par des érudits locaux intrigués par leur silhouette étrange et influencés par la mode orientaliste vivace au milieu du 19e siècle. Le terme de "sarrasin" est alors fréquemment donné à des lieux mal identifiés dans l'histoire, ou associés à des récits de passages d'envahisseurs : des "forts sarrasins" aux "murailles sarrasines" en passant par les "pierres des sarrasins", les exemples sont nombreux.

L'origine orientale des cheminées bressanes est défendue durant tout le début du 20e siècle par des lettrés comme le Marquis de Secqueville, le Comte de Montrevel ou encore Thomas Riboud. Ils avancent que des peuples venus d'Orient se seraient implantés entre la Bresse et la Saône suite aux invasions du 8e siècle. La légende dit aussi que les mitres de cheminées seraient des copies de minarets, diffusées par des Croisés revenus d'Orient.

Mais dès le début du 20e siècle, grâce aux études ethnographiques menées notamment par Gabriel Jeanton, ces hypothèses sont balayées au profit de la thèse locale. Il est désormais plutôt admis (bien que certains le contestent) que le terme de sarrasin porte plutôt le sens de ce qui est étranger, mal connu, et révèle un goût pour l'exotisme plutôt qu'une quelconque filiation stylistique ou historique. Les documents d’archives tels que les inventaires après décès font d’ailleurs mention de termes locaux tels que « cheminées à la mode de Bresse », « cheminées à clocher » ou « cheminées chauffant au large ».


La vie domestique autour du foyer

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Intérieur reconstitué de la maison-chauffure. Ferme des Planons à Saint-Cyr-sur-Menthon (musée de la Bresse)

La position centrale du foyer dans la maison chauffure est un héritage de l’âtre primitif, que l'on retrouve partout dans le monde. Pensons par exemple aux huttes préhistoriques, au tipi indien, à la yourte asiatique, ou plus près d'ici, les cabanes des bûcherons en Normandie ou des travailleurs du bois en Provence. La position du foyer répond avant tout à un impératif technique : la ferme bressane, faite de pans de bois remplis de terre, ne permet pas d’aménager des cheminées adossées contre les murs. On adopte donc un système de foyer ouvert, surmonté d'une large hotte pyramidale ouverte en son sommet.

Le feu est fait à même le sol, le chaudron suspendu à la crémaillère à proximité de la table familiale. L'espace du foyer occupe presque la moitié de la pièce de vie où s'organisent de nombreuses tâches domestiques. Les flammes réchauffent, cuisent la soupe et éclairent les travaux manuels à la veillée.

Adossé au mur, l’archebanc est indissociable de cet espace domestique. Seuls les ancêtres et les invités de marque peuvent s’y asseoir et les accords qui y sont conclus ont valeur d’engagements.


L'art bressan des mitres ouvragées

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Mitre à base polygonale et deux niveaux d'ouvertures

La partie sommitale d'une cheminée sarrasine, appelée mitre, est richement ouvragée comme dans de nombreux pays du monde. Certaines mitres deviennent un élément de composition architecturale à part entière. Au 19e siècle, l'architecte Viollet-le-Duc la définit comme le "couronnement d'un tuyau de cheminée, destiné à empêcher la pluie ou le vent de s'introduire dans la trémie, en laissant cependant échapper la fumée. Les mitres, pendant le Moyen Âge, sont faites en terre cuite, en brique ou en pierre."

Carrée, en reliquaire, polygonale en forme de clocheton... L'architecture soignée des mitres évoque-t-elle les clochers environnants, les minarets d'Orient ou la forme du couvre-chef des évêques ? Partout en Bresse, elles prennent des allures variées qui marquent le territoire.

Le modèle le plus répandu et sans doute le plus ancien est la mitre polygonale. On la trouve surtout dans la partie sud de la Bresse. En haut de la hotte, un appareillage de briques forme une sorte de "coupole sur trompes" permettant de passer de la forme carrée à la forme de la mitre, généralement octogonale. Le faîtage en cône ou en pyramide surmonte un ou deux niveaux d'ouvertures parfois réhaussées de tuileaux en saillie. Une mitre aujourd'hui disparue mais photographiée dans les années 1920 avait la particularité d'être très haute avec quatre étages d'ouvertures ! D'après l'ethnologue Gabriel Jeanton, ce modèle s'inspire des clochers d'église de style clunisien, bâtis par exemple sur l'église de Saint-André-de-Bâgé.

Une autre catégorie regroupe les mitres à base carrée ou rectangulaires que l'on retrouve plutôt dans la partie nord de la Bresse dite savoyarde, autour de Saint-Trivier-de-Courtes et jusqu'en lisière de Saône-et-Loire à Romenay. Elle se caractérise par son sommet en pyramide à quatre pans et son profil rappelle certains clochers d'époque romane comme celui de l'église Saint-Philibert de Tournus.

Plus rares sont les mitres "en reliquaire". Le modèle de la ferme du Mont à Chevroux, rectangulaire à sa base, se termine par un toit en bâtière coiffé d'une crête découpée. On reconnait la forme de certains coffrets du Moyen-Age où étaient enchâssées les reliques.

Enfin, le modèle "à lanterne" , carré à sa base, se termine par un dôme coiffé d'un petit lanternon ajouré. Il peut être encadré, comme à la ferme du Sougey, de quatre pinacles aux angles. 


L'appropriation d'un symbole identitaire

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"Fausse mitre" de cheminée sarrasine, moulin Grand, Saint-Jean-sur-Veyle

On estime qu’il a pu exister plusieurs centaines de cheminées sarrasines sur le territoire bressan. Mais avec la modernisation de l’habitat et l’évolution du confort domestique au cours du 20e siècle, la grande majorité a disparu. Il devenait impossible d'habiter des fermes dans lesquelles le vent s'engouffrait par les ouvertures de la cheminée en provoquant de grand sifflements qui faisaient peur aux enfants... Comme en témoignait Maria Favier, "les soirs de tempête, les plaintes du vent s'engouffraient dans les croisillons de la mitre et on aurait dit que les esprits infernaux gémissaient dans la cheminée".

Beaucoup des cheminées encore conservées au début du 20e siècle ont fait l'objet d'une campagne photographique pour les besoins d'une publication de Gabriel Jeanton parue en 1924. D'autres exemplaires ont été démontés, pour des raisons de sécurité et de sauvegarde, comme la mitre de la ferme de Cormomble à Boissey à la fin des années 1970.

Une trentaine d'exemplaires subsistent encore aujourd’hui, dont 15 font l’objet d’un classement au titre des Monuments Historiques, et une dizaine d'une inscription à l'inventaire supplémentaire. Quelques-unes ont nécessité une rénovation, comme la mitre de la ferme du Clou à Saint-Cyr-sur-Menthon entièrement remontée en 2002. Plus récemment, la mitre de la ferme des Planons a subi une importante restauration après avoir été frappée par la foudre !

Ces modèles pluri-centenaires ne doivent pas être confondus avec d'autres cheminées en briques que l'on aperçoit en Bresse, construites sur le toit de maisons modernes ou rénovées. Il s'agit de copies, parfois très ressemblantes. Cette pratique reflète le vif attachement des habitants aux cheminées sarrasines de leurs ancêtres. On retrouve des modèles d'imitation à la ferme des Mangettes de Saint-Etienne-du-Bois ou encore à l'auberge du Pizay à Marboz. Bien qu'amoureux des traditions, les Bressans ont cependant perdu l'habitude de pendre la crémaillère au-dessus du foyer central !


Livret-découverte "Mystères et cheminées de Bresse, un patrimoine unique"



Les mots à comprendre

Mitre : partie maçonnée placée au sommet d'une cheminée qui empêche l'eau d'y pénétrer, améliore le tirage thermique et permet à la fumée de s'échapper. En Bresse, c'est la seule partie visible de la cheminée sarrasine, qui se prolonge dans l'habitation par une hotte pyramidale faite de bois et de terre crue, surplomblant l'âtre.

Sarrasin : nom donné aux peuples païens (et par extension de religion musulmane ou non-chrétienne) à partir du haut Moyen-Age (6e-10e siècles).

Thomas Riboud (1755-1835) : magistrat et homme politique né à Bourg-en-Bresse, député de l'Ain de façon discontinue de 1791 à 1815. Il est connu pour avoir contribué à sauver et protéger le monastère royal de Brou de la destruction en le faisant déclarer « Monument national » par la Convention.

Gabriel Jeanton (1881-1943) : Historien, archéologue et folkloriste distingué né à Mâcon (Saône-et-Loire), auteur de très nombreuses études et publications sur la patrimoine bressan et bourguignon.

Maison-chauffure : appellation locale de la pièce de vie traditionnelle où se prennent les repas. Seul espace de la maison doté d'une cheminée, il accueille souvent le lit conjugal des fermiers.

Crémaillère : accessoire du foyer suspendu au-dessus de l'âtre à une barre horizontale, pour maintenir la marmite au-dessus du feu. Un dispositif muni de crans permet d'en régler la hauteur.

Archebanc : étymologiquement "banc-coffre" ou "banc des ancêtres", il était placé contre un mur près du foyer, et destiné à recevoir les invités et les anciens

Trémie : en architecture, ouverture dans un plancher pour une cheminée ou un escalier

Pinacle : ouvrage de forme pyramidale ou conique souvent ajouré et orné de fleurons, servant de couronnement à un contrefort, un pilier, un pignon ou un fronton.

Ailleurs sur le web

A lire sur le sujet

Vivre en Bresse, Agnès Bruno. Direction des musées, Conseil général de l'Ain, Bourg-en-Bresse, 2006

Pour commander cet ouvrage

 

Les cheminées bressanes dites sarrasines, René Bertrand, Université Rurale Bressane, 2003.

Les cheminées sarrasines, étude d'ethnographie et d'archéologie bressane, Gabriel Jeanton, Protat Frères, Mâcon, 1924.

Ouvrages en consultation au 
Centre de documentation - Service Patrimoine culturel