Décors peints des églises de l'Ain

Dans l’Ain, comme ailleurs en Europe, les altérations du temps et les restaurations successives ont longtemps faussé la connaissance des décors peints anciens des églises. Elles étaient jadis toujours décorées de peintures murales peu nombreuses à l'époque romane, mais très répandues durant la période gothique et plus rares après le 16e siècle. Le 19e siècle réhabilitera de nouveau la tradition des églises à décors peints.

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Eglise de Saint-Jean-sur-Veyle, La chasse miraculeuse, début 16e siècle

Une longue tradition

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Eglise de Saint-Maurice-de-Gourdans, La libération d'Adam et Eve, fin du 15e siècle

Un certain mépris du moyen-âge considéré comme barbare et naïf avec ses légendes colorées sur les murs, bonnes pour les simples, a eu pour conséquence que nombre de décors ont été masqués, voire détruits au 20e siècle. En 1961, Marguerite Roques dans son étude sur les peintures murales du sud-est de la France ne cite pas un seul ensemble de peintures dans l’Ain. De fait, pratiquement aucun décor n'était connu à cette époque sauf celui de l'église de Saint-Maurice-de-Gourdans découvert en 1959. Pendant longtemps, on crut donc que l'Ain était resté en dehors des "foyers" de la peinture médiévale… Mais depuis les années 1980, des sondages préalables financés par les Communes propriétaires et le Département sont systématiquement pratiqués dans toutes les églises anciennes devant être restaurées. Ils ont permis de découvrir plus d'une trentaine de sites peints, dont certains de très grande qualité.

En l’absence de scènes figurées, les enduits sont simplement décorés de faux appareillages de pierre, de semis de fleurettes ou d’étoiles, de draperies feintes ou de décors géométriques très colorés présentant une variété de chevrons, damiers, entrelacs, comme dans les églises de Vongnes ou de Chatillon-la-Palud. Les pierres sont très rarement laissées apparentes et lorsque la paroisse est trop pauvre pour s'offrir un décor, les murs sont enduits de chaux et de sable fin, de manière à cacher les matériaux de construction.

Les décors sont généralement peints sur des enduits secs (a secco), rarement sur des enduits frais (a fresco). Le plus souvent, ils sont l'œuvre de petits ateliers locaux peignant à sec, technique plus facile à réaliser. Les fresques relèvent en effet d'une mise en œuvre plus savante et ont mieux résisté au temps, les pigments colorés pénétrant profondément l'enduit. Celles de Meillonnas, probablement dues à un peintre italien de passage dans la région au début du
14e siècle, en sont un superbe exemple.


Enseigner et donner un avant-goût du ciel

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Chapelle de Beaumont (La-Chapelle-du-Chatelard), décor peint de l'abside, milieu du 15e siècle

La finalité première des décors peints est l’enseignement des fidèles pour la plupart illettrés. Les prêtres s'appuient volontiers sur les représentations sculptées ou peintes dans leurs sermons. Les peintures murales jouent ainsi un rôle pédagogique, comme un vaste catéchisme en images accessible à tous. On craint l’enfer et son évocation suffit à ramener dans le droit chemin. Dieu et les saints ne sont plus inaccessibles : en période de guerres ou d’épidémies, on invoque les préférés comme saint Roch ou saint Martin ; on console les malades en intercédant auprès de la Vierge. Ainsi en contemplant les décors colorés, le fidèle échappe pour un temps aux misères du monde et s’imagine en compagnie des élus, tout près de Dieu, au paradis.

Peu de place est accordée à l’Ancien Testament à l’inverse du Nouveau Testament qui constitue la base de l'enseignement de la foi. Le Christ en majesté entouré des quatre évangélistes figurés en personne ou sous forme symbolique (tétramorphe) est accompagné d’une galerie d’apôtres. C’est un thème courant que l’on trouve dans les absides de Beaumont, Mornay ou Vonnas. A Pressiat, le Jugement dernier glorifie les justes et châtie les damnés. Les épisodes fondamentaux de la Passion et de la Résurrection du Christ ornent les murs de l'église de Meillonnas, de Saint-Jean-sur-Veyle, ou de Saint-Maurice-de-Gourdans. Une large place est également réservée aux joyeux tableaux de la Vie de la Vierge et de l’enfance du Christ : Nativité et annonce aux bergers à Beaumont, Couronnement de la Vierge à Meillonnas ou Rossillon, avec une place à part pour l’Annonciation, qui constitue le premier épisode du grand cycle de la Rédemption.

Ensuite, vient la longue litanie des saints, compagnons familiers de la vie quotidienne, des plus universels ou plus locaux. Ils figurent chacun avec leur attribut qui permet de les reconnaître : saint Antoine accompagné de son cochon est invoqué contre le mal des ardents qui rongeait les membres des victimes (Pressiat, Vieu d'Izenave) ; saint Christophe, géant porte Christ, patron des passeurs, qu’il suffisait de voir dans la journée pour être préservé de la mort subite (Saint-Sorlin-en-Bugey) ; sainte Catherine et saint Georges, les saints préférés de la noblesse (Beaumont) ; saint Eloi, patron des forgerons et des maréchaux-ferrants ; saint Eustache, dans la scène populaire de la chasse miraculeuse (Saint-Jean-sur-Veyle).


Identifier, documenter et dater

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Eglise de Meillonnas, clé de voûte datée de 1382

Tout au long du long processus de restauration, l'historien d’art recherche des indices permettant d’identifier la scène représentée et de proposer une datation aussi précise que possible. Les décors ne sont jamais signés, rarement datés et les prix-faits entre commanditaires et artistes pratiquement introuvables, ce qui complexifie la tâche.

L'analyse scientifique des pigments, liants, ou mortiers pourrait fournir des éléments de datation, mais elle n'est pas toujours réalisable. Il est possible aussi d’examiner et comparer avec des œuvres connues la qualité de la peinture, l'aisance du trait, le choix des couleurs, la maîtrise de la perspective, mais aussi les costumes portés par les personnages, le mobilier et les outils représentés, les armoiries d’une litre funéraire.

L'identité des « artistes » est la plupart du temps inconnue. Il s’agit souvent de professionnels itinérants, palettes de couleurs et carnets de modèles en poche, qui ne séjournent que quelques semaines ou mois au gré d’une commande, puis reprennent la route à la recherche d’un autre chantier. A Ambronay, on avance le nom de l’artiste italien Giorgio del Aquila dont la présence est attestée par un texte de 1341 dans lequel il fait une donation à l’abbaye.

Parfois le donateur se fait représenter avec son saint patron, dont le prénom permet d’identifier celui du donateur. A Meillonnas, une utile mention rapportée par l'historien Guichenon et une inscription à la clé de voûte ont permis de dater précisément les décors de la chapelle latérale nord de 1382 et d'identifier le commanditaire Jean de Corgenon qui s'est fait peindre accompagné de son patron Jean-Baptiste.



Les mots à comprendre

Tétramorphe : symboles permettant d’identifier les quatre évangélistes ; le lion pour Marc, le taureau pour Luc, l’aigle pour Jean, l’homme ou l’ange pour Matthieu.

Prix-faits : contrat passé entre un commanditaire et un artiste fixant le détail de la commande.

Litre funéraire : bande noire peinte à l'intérieur et parfois même à l'extérieur d'une église pour honorer un défunt (sous l'Ancien Régime). Elle portait parfois les armoiries du seigneur.

A lire sur le sujet

Peintures murales des églises de Rhône-Alpes, Cahiers René de Lucinge, Art et archéologie en Rhône-Alpes, 1998

Décors peints de l’Ain – Au pied du mur l’artiste, collection Patrimoines des Pays de l’Ain, 2005

Doc sur la restauration des décors peints