Poypes de Bresse et Dombes

Les "poypes" ou "mottes castrales" sont des buttes de terre souvent artificielles qui accueillent en leur sommet un habitat médiéval à fonction défensive. Longtemps négligées par les historiens au profit des châteaux de pierre, ces "châteaux de terre" ont été redécouverts et étudiés à partir du 19e siècle. Dans l'Ain, une densité importante de ces vestiges s'observe encore en Bresse et en Dombes.

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"Incastellamento" : la fortification du monde rural

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La basse-cour au pied de la motte castrale de Saint-Paul-de-Varax est nettement lisible sur la cadastre de 1810

Le terme italien "incastellamento" est un terme que l'on peut traduire par « enchâtellement » et qui désigne, en particulier à l'époque médiévale, le phénomène de fortification des zones rurales par la construction de châteaux. Le véritable essor de la construction des châteaux a lieu dans le dernier quart du 10e siècle. L’édifice fortifié s’oriente vers une vocation plus individuelle que collective, destiné à abriter un seigneur et sa suite, un chef et ses guerriers, et la basse-cour continue de servir à l’occasion de refuge aux paysans des alentours.

Le symbole caractéristique de cette nouvelle orientation est la motte castrale. Les mottes appartiennent à la grande famille des « châteaux de terre » du Moyen-Age, demeures ou résidences fortifiées symbolisant une puissance politique éclatée. 

Ces châteaux prennent des formes variées mais sont toujours caractérisés par l’aménagement du terrain : terrassements, déplacements de matériaux pour former des refuges, plates-formes et remparts souvent complétés par des fossés et des dispositifs défensifs en bois.

Aujourd’hui, ces fortifications marquent encore nos paysages ruraux de manière très nette. Leurs traces sont lisibles dans la topographie, le découpage cadastral, les contrastes de végétation ou encore les indices toponymiques.

La région Rhône-Alpes s’est révélée riche en sites fossoyés, qu’il s’agisse d’enceintes, de maisons fortes, ou de mottes castrales, majoritaires en Bresse et Dombes.


La motte, château de terre et de bois

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Extrait de la Tapisserie de Bayeux (11e siècle) montrant des soldats au combat sur le flanc d’une motte fortifiée.

Pour parler d’un château, les cartulaires utilisent, du 10e au 12e siècles, les mots castrum ou castellum (s'il est petit). Mais on trouve aussi, particulièrement dans l’Ain et les régions voisines, le curieux terme de poypia, que reprennent aujourd’hui les noms de lieux en poype ou pouape, poëpe ou encore pape, qui apparait par exemple dans Rillieux-la-Pape.

Que signifie-t-il ? Comme toujours, les documents donnent à l’historien la solution : les expressions poypia sive castrum ou mota sive castrum (motte ou château) montrent que la poype est un château, plus habituellement dénommé “motte”. Une motte ? Un amas, souvent artificiel, de terres sur lesquelles s’installe un habitat médiéval à valeur défensive.

Poype ou motte, cette butte artificielle, de forme tronconique et de dimensions moyennes (30 à 95 mètres de diamètre), apparaît comme le lieu de résidence ou de refuge d'un petit groupe d’habitants. Les livres d’histoire parlent alors de « mottes castrales » (ce sont des “châteaux”) ou de « mottes féodales », du temps des seigneurs et des chevaliers. Un second élément est visible dans le paysage médiéval : une enceinte de terre – circulaire ou ovale – que longe un fossé assez large mais peu profond. Des palissades de bois renforcent l’ensemble. C’est ce que montre l’exceptionnel document qu’est la tapisserie “de la reine Mathilde” qui, en une frise de 70 m de longueur, raconte la conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie, en 1066. Dans ce cas, le rôle militaire est bien clair.



Résidence et symbole de pouvoir seigneurial

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Entrée de l'église conservée sous la poype de Villars-les-Dombes (après la fouille 1988)

Très inégal selon les régions, le nombre des mottes ne peut s’expliquer par d’assez rares épisodes guerriers. Leur histoire millénaire s’explique par la croissance – autour du 11e siècle – des terres exploitées et de la population, ainsi que par l’émergence, passée l’époque de centralisation carolingienne, d’une petite aristocratie rurale.

Pour le seigneur d’un village en plein essor, la motte est le centre de l'exploitation domaniale, un lieu de résidence (parfois temporaire) et elle devient, au fil du temps, le symbole des pouvoirs seigneuriaux. On parle alors de mottes “féodales”. Ces réalités économiques et sociales expliquent la densité du phénomène : très présentes dans l’Ain, les mottes sont visibles dans tout l’Occident médiéval, du Roussillon ou de la Provence jusqu’en Angleterre et au Danemark, de la Bretagne à l'Auvergne – à Rhône-Alpes, bien sûr, où près de 12 % d’entre elles sont antérieures à l’An Mil – et à l’Autriche.

Parfois, cette imposante construction vient recouvrir des structures plus anciennes : une aula carolingienne à Doué-la-Fontaine (Maine-et-Loire) – fouillée dès 1967-1971 – ou à Albon (Drôme), les bâtiments de bois d’une curtis à Mirville (Seine-Maritime), une nécropole à Olby (Puy-de-Dôme) ; à Villars-les-Dombes (Ain), une église entière est conservée en élévation sous la motte…


Une forte densité de poypes dans l'Ain

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Reconstitution hypothétique de la motte castrale de Ligneux à Saint-Jean-de-Thurigneux.

La carte de répartition des poypes montre que les mottes sont particulièrement nombreuses dans les plaines de Bresse, de Dombes et dans les vallées. La forte densité du secteur ouest souligne la forte influence de Cluny, de Saint-Vincent de Mâcon et des grandes seigneuries (Coligny, Bâgé, Villars, Beaujeu) dans la mise en valeur des territoires.

Les photos aériennes prises à basse altitude montrent l’organisation structurelle de la motte proprement dite et du village (curtis) attenant. Cette disposition reste lisible dans le paysage grâce aux vestiges préservés comme sur le site des Roussières à Saint-André-de-Corcy. 

Si beaucoup de mottes ont été détruites, les cadastres des 18e et 19e siècles sont des archives précieuses pour les étudier dans leur environnement. La trace des fossés et des autres aménagements défensifs est généralement lisible dans le parcellaire. Les archéologues utilisent aussi la photographie aérienne pour recenser les mottes castrales et les étudier. La vue d'avion permet de les localiser facilement en lumière rasante, même lorsque qu’elles sont pratiquement arasées (par exemple la motte de La Salle à Manziat). 

A Saint-Jean-de-Thurigneux, une reconstitution de la motte castrale de Ligneux, hypothétique mais vraisemblable, a été réalisée par une association locale : tertre de 36 mètres de diamètre et 11 mètres de hauteur et basse-cour de forme elliptique, entourée d’un fossé et d’un rempart de terre.


Consulter d'autres ressources sur les poypes



Les mots à comprendre

Poype : si le sens est désormais clair, l’origine du mot est encore inconnue. Il peut s’agir du diminutif du terme celtique poi ou pui, signifiant “petite montagne”(Puy de Dôme, Puy du Fou…) ou d’un dérivé du bas-latin puppia (renflement, éminence).

Cartulaire : manuscrit des chartes, souvent relié, rassemblant les titres, droits et privilèges d’une famille (lignage) ou d’une communauté ecclésiastique.

Époque carolingienne : Charlemagne (768-814) impose à l’Occident chrétien une unité politique qui éclate dès le traité de Verdun en 843 et disparaît progressivement dans les difficultés du 10e siècle (décomposition du pouvoir royal, invasions, famines). Son dernier descendant en France, Louis V, meurt en 987.

Aula : dans les palais carolingiens, inspirés par l’architecture antique, la aula est une salle de réception et d’apparat, dans laquelle le comte reçoit ses invités et ses administrés. A côté, on trouve la camara (chambre, domaine privé) et la capella (chapelle).

Curtis : établissement rural, souvent fortifié, comprenant généralement plusieurs bâtiments de bois, servant d’habitation et de lieux de stockage. Dans les textes, on voit que la cour (curtis) est la résidence seigneuriale et la basse-cour le village qui lui est associé.

à voir aussi dans ce site

A lire sur le sujet

Aristocratie et pouvoir : le rôle du château dans la France médiévale, André Debord, Picard, Paris, 2000. 

Les fortifications de terre en Europe occidentale du 10e au 12e siècles, André Debord, Archéologie médiévale, tome 11, Centre de Recherches Archéologiques Médiévales, Caen, 1981.

Habitats fortifiés et organisation de l'espace, A. Bazzana, P. Guichard, J.-M. Poisson, Maison de l'Orient méditerranéen, Lyon, 1983.

Mottes castrales dans les Dombes (Ain). Eléments pour un atlas. A. Bazzana, G. David, A. Gonnet, J.-M. Poisson, Direction des Antiquités Historiques Rhône-Alpes, Lyon, 1986

Châteaux de terre : de la motte à la maison forte , catalogue d’exposition, Décines-Charpieu, 1987.