Contes et légendes du Bugey, une richesse départementale

Un fonds sonore et audiovisuel de près de 600 documents a été constitué depuis 1986 par la Direction des musées départementaux de l’Ain au cours de ses programmes de recherche et d’enquêtes ethnographiques constitués de témoignages oraux, de collectes d’objets, de récits de vie.
Au carrefour de la sauvegarde, de la conservation et de la médiation culturelle, la valorisation de ces fonds au sein des musées départementaux est un enjeu de diffusion de la connaissance auprès de nos contemporains : habitants de l’Ain, publics touristiques, étudiants, chercheurs...

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Le Bugey : un pays de légendes

Installée dans la pointe méridionale du massif du Jura, la société bugiste séduit depuis longtemps les promeneurs lyonnais comme l’écrivain Achille Raverat : « Le Bugey est par excellence, le pays des légendes, le pays de ces croyances particulières qui, poétisant la vie rustique, colorent les plus modestes choses. Les habitants racontent, même encore aujourd’hui, quantités de faits où le merveilleux et le surnaturel jouent toujours le rôle principal et où l’observateur retrouve des légendes chrétiennes greffées sur des légendes païennes. » Les récits collectés nous renseignent sur les caractères et les fonctionnements de cette société montagnarde de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusque dans les années 1980 : aspects de la vie villageoise et domestique, labeurs et fêtes. Les préoccupations ordinaires du temps ou de la santé du corps, les imprévus, le dur travail du bois, les tâches du calendrier agricole apparaissent à travers l’oralité sous des angles nouveaux, en s’inscrivant dans le drame, la farce, la goguenardise, la raillerie, l’imaginaire plus ou moins fantastique. Tout concourt à les traduire. 


Redécouverte de 17 histoires inédites du Bugey en 2013

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Du croquis sur le terrain au dessin final dans l'album (illustrateur David Pellet), 2013 - Gargantua le faucheur géant.

L'album « Le Bugey au creux de l’oreille. Légendes et récits au 20e siècle » consigne 17 histoires du Bugey, inédites et redécouvertes. Le territoire marque profondément les récits collectés. Les lieux choisis de la collecte montrent l’importance du relief accidenté et érodé en lapiaz, des forêts touffues, des vignes courants les coteaux, des ruisseaux et rivières qui cisaillent le karst calcaire en falaise, failles et cluses... Ces éléments sont comme autant de marqueurs du façonnage original de « l’esprit bugiste ». L’agriculteur, presque toujours polyculteur, est imprégné des forces rudes du climat, des paysages changeants, de la longue cohabitation avec de nombreux animaux sauvages (ou d’animaux domestiques pouvant facilement «s’ensauvager»), des bruits de la nature, des luttes incessantes avec une végétation abondante, des plantes envahissantes non désirées, une terre souvent ingrate avec laquelle il faut inlassablement composer.
Quelques grands thèmes, tels que « Moitié-poule » et « La dame blanche » ont emprunté de multiples chemins sur l’ensemble du territoire, dans la région Rhône-Alpes, en Europe, voire au-delà des mers. Aujourd’hui, on reste un peu dans l’entre-soi pour se raconter ces histoires qui participent encore de l’identité bugiste.
Ces histoires campent l’éternel humain à travers les mises en scène du bien et du mal, de la vertu et du vice, de la crédulité et de la ruse, du détachement et de la cupidité.


Les origines de la redécouverte : entre culture et recherche

En 2010, la rencontre avec l’ethnologue André Julliard, autour du fonds sonore sur les récits et contes populaires collectés 30 ans plus tôt dans le Bas-Bugey et conservé par l’auteur, est tout d’abord venue s’inscrire dans une réflexion sur la capacité de consulter les informations alors recueillies : le matériel de lecture du chercheur (un enregistreur des années 1970) devenu obsolète, les 12 heures d’entretien sur bandes magnétiques étaient devenues inaccessibles au chercheur lui-même.
La conservation préventive des bandes magnétiques fragiles et périssables, et la numérisation des enregistrements ont constitué la première étape du processus de sauvegarde, écartant ainsi la perte des documents et de leurs contenus.
En 2012, le chercheur fait don à la Direction des musées départementaux de son matériau de terrain et en assure ainsi la pérennité et l’accès à tous.


Un projet innovant : patrimoine immatériel et création

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Repérage sur les lieux des contes avec l'équipe des artistes et le musée du Bugey-Valromey, juillet 2013.

L’album « Le Bugey au creux de l’oreille. Légendes et récits au 20e siècle » qui est née de ce processus initial de sauvegarde du patrimoine immatériel, est le premier opus de la collection « Ecoutez- voir », création originale autour de la conservation dynamique du patrimoine immatériel du Département de l’Ain. Fruit d’une démarche collaborative, elle réunit un ensemble de partenaires : le musée du Bugey-Valromey, un chercheur et une équipe de créateurs. Tous se sont imprégnés de la matière brute des textes oraux, retranscrits, pour les réinterpréter.
La transcription intégrale des récits collectés par le chercheur conserve les caractéristiques de l’oralité. Les commentaires de l’ethnologue mêlent l’approche scientifique et l’esprit de journal de terrain.
Le projet réunit alors pour la première fois une équipe entière de créateurs contemporains qui se réapproprie et réactualise cet héritage.
La conteuse, Elisabeth Calandry, par son adaptation orale, donne à entendre aux auditeurs, les récits alors racontés au chercheur dans l’intimité de la cuisine ou de la cave des foyers de polyculteurs bugistes. La musicienne, Gentiane Pierre, exprime son talent de compositrice et d’interprète multiinstrumentiste (voix, chant, saxophone, guitare, accordéon, flûte traversière, clavier) pour donner une respiration, un rythme soulignant les temps forts du récit. Le designeur sonore, Fabrice Faltraue, bâtit l’architecture du projet par la couleur des sons, l’intensité, le rythme, par la recherche de sons captés sur le terrain, associés à ceux sélectionnés sur une banque de données informatique (MAO). Enfin, l’illustrateur, David Pellet, donne vie aux personnages : êtres humains ou surnaturels, animaux et aux lieux concernés. Ses réalisations sont imprégnées par l’environnement des histoires grâce aux recherches qu’il a effectuées sur le terrain avec l’équipe du projet. 

Ce travail sur le terrain, à la rencontre des lieux, des villages du Bugey, théâtre des histoires, a été conduit dans le cadre d’une démarche scientifique où le respect de la réalité se conjugue à la création artistique originale. En livrant ces récits et légendes au regard et à l’écoute du grand public, cette édition nous rappelle que l’identité d’un territoire est tissée de nombreuses histoires, singulières, fortes, drôles et émouvantes. Sauvegarder, découvrir, aider à comprendre ce patrimoine immatériel sont au cœur des missions scientifiques et de valorisation du musée départemental du Bugey-Valromey.



Les mots à comprendre

Cluse : coupure étroite et encaissée, creusée perpendiculairement à une chaîne de montagne.

Faille : fracture de l'écorce terrestre.

Karst : ensemble des phénomènes de corrosion du calcaire.

Lapiaz : rainure superficielle de formes variées creusée par les eaux en terrain calcaire.

 

A voir aussi dans ce site

Découvrez le patrimoine et les traditions du Bugey au musée départemental du Bugey-Valromey

A lire sur le sujet

Le Bugey au creux de l’oreille. Légendes et récits au 20e siècle, textes recueillis et commentés par André Julliard, édition Conseil départemental, 2013

Gestes et paroles populaires du malheur. Pratiques médicales magiques et sorcellerie dans les sociétés rurales contemporaines de la Bresse et du Bugey (Ain), thèse pour le doctorat d'Etat es lettres et sciences humaines, 3 vol., Université de Paris V - René Descartes, André Julliard, 1986

Etudes populaires sur la Bresse et le Bugey, Aimé Vingtrinier, A. Storck et Cie, Lyon, 1902

Les vallées du Bugey, Lyon, t.1, Achille Raverat, 1867