Fort les Bancs à Virignin

La cluse étroite et encaissée de Pierre-Châtel, taillée par le Rhône dans une barrière calcaire, constituait, du 17e siècle au milieu du 19e siècle, la frontière entre le royaume de France et les Etats de Savoie. Ce point de passage hautement stratégique, est fortifié dès le 17e siècle avec la construction du fort de Pierre Châtel, aménagé par la France sur le site de la chartreuse et renforcé au 19e par la construction du fort les Bancs.

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Pierre-Châtel, château fort devenu monastère

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Entrée forte de la chartreuse

Le château fort de Pierre-Châtel est édifié sur le rocher qui commande le défilé, à l’emplacement stratégique occupé par un oppidum gaulois, puis par une forteresse romaine. En 1383, le comte Amédée VI de Savoie y fonde un monastère de chartreux à l’emplacement de l'une des plus anciennes place-forte de la Maison de Savoie. Durant quatre siècles, les moines vont y vivre leur foi tout en côtoyant la garnison militaire, placée sous les ordres du prieur secondé par un officier civil.

En 1791, sous la pression révolutionnaire, les moines quittent les lieux et les militaires restent pour garder la caserne. Le préfet Ozun songe à en faire un lieu d’enfermement, qui peut « convenir sur tous les rapports à pareille institution : sûreté, salubrité, étendue». De 1801 à 1814, les espaces seront partagés entre le Département de la Guerre et le Ministère de l’Intérieur qui se voit remettre en 1807 par décret impérial « les bâtimens, jardins et dépendances de la ci-devant chartreuse de Pierre-Châtel pour servir de dépôt provisoire ».


Prison d'Etat au Premier Empire

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Chartreuse de Pierre-Châtel - Porte d'accès à l'espace prison

Après des mois de procédures et de travaux, les premiers prisonniers arrivent en février 1809. Leur nombre varie entre 30 et 350 prisonniers selon les années : détenus de droit commun, prisonniers d’Etat et condamnés à la déportation. Ces derniers, considérés comme les plus dangereux, constituent la moitié de l’effectif. Ils sont enfermés dans les sous-sols par cellule de 15 à 20 détenus. Les autres se partagent les anciens logements des moines. De nombreux prêtres sont aussi emprisonnés pour différents motifs, notamment les réfractaires au Concordat de 1801.

L’abondant travail de Marcel Juilléron, publié en 1972, décrit un quotidien fait de privations et de punitions. Le commandant assure la garde des détenus et le maintien de l’ordre. Le concierge est le véritable directeur de la maison, aidé par des guichetiers et porte-clefs. Le froid, la faim et le manque de soins entraînent de très nombreux décès. Ce nid d’aigle quasiment imprenable est un piège sans issue pour les prisonniers : une seule évasion collective est relatée, impliquant 14 hommes qui ont patiemment creusé sous le carrelage de leur cellule avec des outils de fortune. Une nuit de mai 1812, ils s’extraient un à un, à l’aplomb du rocher, en s’aidant de cordages de paille. Certains se blessent en tombant et les autres seront repris, sauf un ancien forçat nommé Jaillard.


Fort-les-Bancs, un fort de protection

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Fort-les-Bancs, décor peint de l'entrée du fort

Par deux fois, en 1814 et en 1815, le nid d'aigle de Pierre-Châtel est attaqué par les Autrichiens qui, faute de pouvoir l'emporter d'assaut, en font le siège, se contentant de pilonner la place avec des canons hissés sur les sommets encadrant le défilé. Démonstration est faite de la principale faiblesse du site de Pierre-Châtel qui peut facilement être bombardé ou surveillé depuis les hauteurs avoisinantes. En témoignent les impacts de boulets de fonte qui ont écorné les murs du portail de l'ancienne chartreuse.  Pour pallier cette grave défaillance, un fort de couverture est érigé au milieu du 19e siècle sur le sommet dominant la chartreuse. Il est baptisé "Fort les Bancs", par allusion au litage horizontal des strates de calcaire du massif qui forment de gigantesques bancs de pierre.

La construction, commencée en 1840, est achevée en 1849 et le fort inauguré en 1850. Sa construction étant antérieure au progrès de l'artillerie rayée, l'ouvrage présente encore un tracé bastionné et terrassé, le rempart étant conçu pour résister uniquement à des boulets métalliques pleins. De ce point de vue, il est caractéristique de la dernière génération de fortifications précédant la généralisation de l'artillerie rayée.

Fort-les-Bancs n'eut jamais à combattre ; il servit de cantonnement et de place d'instruction, comme en témoignent certains décors peints encore visible à l'entrée du fort. Quant aux mâchicoulis qui garnissent son corps de garde, ils sont caractéristiques de cette époque où le "pseudo-médiéval" était très en vogue.

L’édifice, aujourd’hui propriété privée, n’est pas ouvert à la visite.



Les mots à comprendre :

Oppidum : site fortifié de la fin de l'époque gauloise (IIe-Ier siècle avant notre ère). Il est généralement installé sur un site bénéficiant de défenses naturelles (colline, méandre de rivière, presqu'île) et constitue un centre politique, économique et parfois religieux.

Condamnés à la déportation : la déportation en droit français a été introduite dans le Code pénal le 25 septembre 1791, pour se substituer à la peine de mort en cas de crimes contre la sûreté de l'État avec circonstances atténuantes. Elle a été supprimée par une ordonnance du 4 juin 1960.

Artillerie rayée : une des causes de la déviation des projectiles, notamment sphériques, était que ceux-ci étaient animés d'un mouvement de rotation sur eux même selon un axe variable. Les rayures dans le canon donnaient une rotation selon un axe fixe et invariable, en même temps qu'elles augmentaient la justesse et la portée.

Mâchicoulis : galerie à encorbellement établie dans le haut d'un ouvrage de fortification, percée de meurtrières à sa base dans un but défensif (observation de l'ennemi) et offensif (envoi sur l'attaquant de projectiles et de matières brûlantes).

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