Les parachutages et atterrissages alliés dans l’Ain durant l’Occupation

Les parachutages jouent un rôle essentiel pour approvisionner la Résistance, notamment pour les maquis qui reçoivent ainsi des équipements et de l’armement pour mener la lutte contre l’ennemi. Les atterrissages d’avions alliés permettent de transporter des agents chargés de mission particulières. La topographie de l’Ain favorise le développement de ces activités. 

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Parachutage dans la prairie d’Echallon le 1er août 1944.

Les structures chargées d’organiser les parachutages

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Matériel parachuté à Messimy et saisi le 23 octobre 1942 à Sathonay

En principe trois structures pouvaient organiser des parachutages :

 

  • Le SOE (Special operations executive) : créé en juillet 1940 par Churchill, c’est un service secret destiné à soutenir les mouvements de subversion face aux nazis. Il intervient dans toute l’Europe. Il devient le véritable maitre d’œuvre de toutes les opérations de sabotage et le soutien logistique des autres services cités ci-dessous. La section F du SOE, dirigée par le major, puis colonel, Buckmaster à partir de la fin de l’été 1941, envoya en France, de 1940 au débarquement en 1944, 95 missions qui furent à l’origine des réseaux Buckmaster et qui se spécialisèrent dans les sabotages, attaques, etc.

 

  • L’Intelligence service (IS) : autre service secret britannique, spécialiste du renseignement. Ses agents (MI-6) travaillaient en liaison avec le BCRA (Bureau central renseignement et action) des Français libres et les services clandestins spéciaux de l’Armée d’armistice.

 

  • Bureau central renseignement et action (BCRA) : Service de renseignement de la France libre du général De Gaulle.

Les agents du SOE dans l’Ain

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Owen Denis Johnson dit « Capitaine Paul ».

Les agents du SOE section F dans l’Ain étaient bien connus des résistants mais ces derniers ignoraient le service auquel ils appartenaient.


En septembre 1943, Richard Heslop « Xavier » (officier britannique du Special operation executive) et Jean Rosenthal « Cantinier » (officier français du Bureau central de renseignement et d’action) inspectent les camps de maquis de Haute-Savoie, de l’Ain, du Jura et de l’Isère.

 

Leur rapport à Londres aboutit à la mise en place de la mission « Marksman ». Richard Heslop, responsable, Owen Denis Johnson « Paul », opérateur radio, et Elisabeth Reynolds « Rochester », secrétaire, sont missionnés pour chercher des terrains de parachutage, organiser la réception du matériel et transmettre les consignes d’opérations du commandement allié.

 

Entre mars et avril 1944, la mission permet la réception de 22 parachutages. Des agents alliés sont également réceptionnés lors d’opérations « pick-up » : dans la nuit du 6 au 7 juillet 1944 sur le terrain d’Izernore, Geoffray E. Parker « Parsifal », chirurgien, Marcel Veilleux « Yvello », opérateur radio et Gordon Norable « Bayard », instructeur en sabotage, viennent renforcer l’équipe initiale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marcel Veilleux « Yvello ». © Département de l'Ain / Direction des Patrimoines et des Musées


Les terrains

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La plaine de Port servit pour des opérations de parachutages/atterrissages durant l’Occupation.

Les coordonnées d’un terrain repéré comme valable par les équipes locales sont établies à partir de cartes Michelin au 1/200 000 du commerce, pour être ensuite être transmises à l’approbation du SOE. Les terrains homologués recevaient :

  • Un nom de code radio
  • Une phrase code utilisée dans les messages personnels de la BBC
  • Une lettre de reconnaissance en morse

Chaque terrain était également désigné par des références cartographiques avec coordonnées secrètes.
Il existait trois types de terrains :

 

  • Les terrains pick-up : destinés uniquement aux atterrissages. Ils devaient offrir des caractéristiques précises : longueur suffisante pour recevoir le type d’avion prévu ; offrir un dégagement pour l’approche et le décollage ainsi qu’une planéité et une consistance du sol permettant d’accepter la charge des avions. Deux types d’avions étaient utilisés :
    • De 1940 à septembre 1944 : le Wesland "Lysander » MKII. Un monomoteur permettant la dépose et l’enlèvement de trois passagers.
      Equipage : 1 pilote
      Poids moyen en charge : 2,6 tonnes
    • De novembre 1942 à septembre 1944 : le bombardier léger américain Lockheed "Hudson" MKI bimoteur permettait d’emporter 12 passagers et une tonne de fret.
      Equipage : 4 hommes
      Poids moyen en charge : 11 tonnes

 

  • Les terrains de réception de matériel : ces terrains étaient plus sommaires que les pick-up. Ils ne nécessitaient pas autant de caractéristiques que ceux destinés aux atterrissages/décollages. Ils devaient surtout répondre au besoin de discrétion et permettre une évacuation facile du matériel réceptionné. Ils pouvaient donc se situer dans une vallée étroite bosselée, sur une pente ou dans un dégagement boisé suffisant. La présence de quelques arbres, arbustes ou obstacles (ruisseaux, talus…) ne gênaient pas trop la réception ; seule l’évacuation rapide du matériel pouvait parfois en pâtir.

 

  • Les terrains spéciaux : il y eut des terrains plus ou moins réservés à la réception d’agents parachutés. Mais ce genre d’opérations devint vite l’exception au fur et à mesure que s’élargissait les possibilités d’atterrissage des avions SOE.

Le balisage normal des pick-up se faisait avec trois ou quatre lampes blanches attachées à des perches de 2 mètres de haut disposées en L inversé et espacées de 100 à 150 mètres les unes des autres.

 

Quelques terrains du SOE (pour équiper les maquis de l’Ain) :

Grâce à Heslop, Romans (chef des Maquis de l’Ain) a reçu une quantité d’armes supérieure à toutes les autres régions de France.

  • Près de Villereversure: il fut utilisé par le groupement ouest des maquis de l’Ain. Terrain utilisé également par l’IS mais avec d’autres codes. (nom de code du terrain : Asticot ; phrase code : Adolf a coupé la mèche ; lettre code : P)
  • La prairie d’Echallon : parachutage notamment dans la nuit du 13 juillet, par huit avions. Une autre réception massive eut lieu le 13 août dans le cadre d’une opération similaire à celle de ZEBRA.
  • Près de la Chartreuse de Porte vers Briord : en juillet 1944, huit avions vinrent largués de précieux containers apportant aux Maquis de l’Ain leurs premières mitrailleuses lourdes.

L’atterrissage à Izernore d’un avion « Dakota » dans la nuit du 6 au 7 juin 1944

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Noël Perrotot, « Montréal » chef du groupement Nord des Maquis de l’Ain.

D'autres avions ont déjà atterri à Izernore avant cette nuit du 6 au 7 juillet 1944 mais il s'agissait de Lysander se posant et repartant quelques minutes plus tard. Cette fois-ci, c'est un avion de taille respectable, de presque 30 mètres d'envergure, un Douglas C 47 baptisé Dakota d'après une tribu indienne des Etats-Unis, qui se pose sur le terrain "Belette". Il transporte 11 passagers, tous très entraînés, cinq hommes d'équipage spécialement sélectionnés et 1400 kg de bagages. Cette opération prouve que les Alliés font confiance aux Maquis de L'Ain et du Haut-Jura. Il s'agit de ne pas les décevoir. Le capitaine "Montréal", chef du groupement nord des Maquis de l’Ain en est conscient et explique qu'il a mis toutes les chances de son côté.

 

 

"Dans la nuit du 6 au 7 juillet 1944 un Dakota doit se poser sur le terrain homologué d'lzernore, "Belette". Des travaux importants ont été nécessaires : arbres coupés, nivellements, récoltes fauchées à une époque où le blé, l'avoine et le maïs ne sont pas encore mûrs. Ces travaux ont été effectués par L'OMA (Organisation métropolitaine de l'armée). Il est bon de signaler que ces travaux furent pour les paysans, propriétaires des quelques récoltes détruites, une plaisanterie de mauvais goût. Cela nous valut de solides rancunes, encore d'actualité, car aucune indemnité n'a été versée aux intéressés. Il fallut donc parfois avoir recours à la gendarmerie malgré des publications faites par le garde champêtre. Etant donné l'urgence de la situation, il arriva que nous fûmes (sic) contraints d'opérer nous-mêmes.

 

La journée paraît interminable. Le bombardement systématique du terrain de Port continue, sans que l'appareil soit autrement inquiété par nos tirs de DCA (en l'occurence les fusils mitrailleurs). Toutefois, grâce à la maîtrise et au courage du sous-lieutenant Maurice Decomble et du sergent-chef Paul Vugier qui le mitraillent à découvert, il ne peut descendre à faible altitude pour ajuster ses coups. Et ainsi, Montréal, Gaby et Charlot, désireux de constater les dégâts, échappent de justesse à un chapelet de bombes. Jamais une voiture ne fut aussi vite évacuée !

 

Tous les tombereaux ont été réquisitionnés, chargés de cailloux et de graviers. 200 fagots sont confectionnés en toute hâte. Tous les FM des camps de Granges et Roland sont mis en DCA. Quand la nuit tombe, le terrain est intact, mais nos inquiétudes demeurent, car le Dakota doit rester au sol la journée du lendemain et ne doit repartir que la nuit suivante.

 

Deux heures, le balisage est en place : six frêles piquets en triangle dans le sens de la longueur de la plaine avec 100 pas de distance entre eux et supportant deux puissantes torches électriques. À chaque piquet, un homme est préposé à l'allumage. Chacun d'entre eux attend avec émotion et appréhension le premier vrombissement.

 

Enfin ! -et c'est un soulagement- c'est "lui". Jambes au cou, tous s'échappent. Conduit de main de maître par le colonel-pilote Eflin, "La Vierge impatiente" prend son terrain sur Saint-Germain-de-Béard et se pose dans un style impeccable.

 

Une ruée d'ombres dans la nuit : c'est l'équipe de réception. Avec nous, le colonel "Romans", le colonel "Xavier", le capitaine "Paul" accueillent nos hôtes. Le premier débarqué est "Parsifal" (commandant Parker), major anglais, chirurgien de profession, qui arrive comme volontaire pour se battre à nos côtés et soigner nos blessés. Avec lui débarquent "Yvello" (Marcel Veilleux), Canadien qui sera radio du groupement Sud, le lieutenant "Bayard" (Gordon Nornable) spécialiste en sabotages, "Alfred Lajoie" (Raymond Aubin), un Français âgé de 35 ans, qui sera, lui, radio des maquis du Jura et qui épousera plus tard Jeannette Guyennon, agent de liaison dans le secteur C7, et un commandant français, Pierre Gaillard, affecté au PC de "Romans".

 


Après d'interminables recommandations, l'équipage américain se décide à nous confier le camouflage de l'appareil. Quel travail ! 200 hommes travaillent sans arrêt pendant quatre heures pour réaliser un camouflage presque parfait en transformant en forêt 900 mètres carrés de prairie. Des arbres entiers furent transplantés. Nous y mettons tout notre cœur, car, latente, la menace d'un bombardement ennemi est suspendue sur ce terrain qui a été épargné, par miracle, la veille. D'autant plus que la destruction au sol du Dakota se serait traduite par une perte de confiance de la part de l'État-Major Interallié à notre égard.

 

La journée s'écoule sans incidents. Elle est marquée par le défilé à Maillat, d'un détachement du groupement Sud en présence des aviateurs alliés, des autorités civiles et de 30 prisonniers allemands qui venaient d'être capturés.

 

Les soldats de la Wehrmacht croient rêver à la vue d'uniformes américains mêlés aux tenues multiformes des maquisards, ce qui leur laissait présager bien des choses désagréables...

 

Quelle n'est pas notre stupeur quand, contrairement à notre attente, le message de départ devant être émis par la BBC à 19 h 15, ne passe pas. Le Dakota est donc contraint de demeurer 24 heures de plus et nos inquiétudes redoublent. Par bonheur, la seconde journée est pluvieuse et c'est avec un temps bouché par une pluie diluvienne que "La Vierge impatiente" quitte Izernore où elle a passé 48 heures sur un sol français libre. Son voyage s'effectua sans encombre et nous reçûmes quelques jours plus tard, un télégramme de félicitations en provenance de Londres."

 

 

 

 

 

 

Maquette d’un Dakota C47.
© Département de l'Ain / Direction des Patrimoines et des Musées