Quand la Résistance défie l’occupant

Alors que l’occupant allemand sévit dans toute la France, les maquisards de l’Ain défilent dans les rues d’Oyonnax en plein jour, mettant ainsi au défi l’ennemi. Ce geste filmé par les résistants eux-mêmes a profondément marqué les esprits. 

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Tracé du défilé des maquis réalisé par le commissaire de police d’Oyonnax et inclus dans son rapport du 15 novembre 1943.

Le défilé du 11 novembre 1943

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Le dépôt de gerbe au pied du monument aux morts d’Oyonnax le 11 novembre 1943.

Le défilé du 11 novembre 1943 à Oyonnax, orchestré par Romans, chef des Maquis de l’Ain, reste encore aujourd’hui dans la mémoire collective nationale comme un acte d’engagement résistant hautement symbolique.

 

Ce jour-là, environ 130 hommes encadrés, armés, défilent en ordre derrière leur chef dans les rues de la ville. Ils partent de la Poste (aujourd’hui Place du 11 novembre 1943) et se dirigent au pas vers le monument aux morts (différent de l’actuel ; ce monument appelé « le monument du Vieux François » a été déplacé vers le nouveau cimetière de la ville) au pied duquel une gerbe est déposée avec le message « Les vainqueurs de demain à ceux de 14-18 ». Après un instant de recueillement, ils entonnent la Marseillaise.

 

 

 

 

Le défilé d’Oyonnax revêt une signification puissante. Cette démonstration de force de résistants agissant au grand jour, gomme l’image du résistant « terroriste » véhiculée par la propagande vichyste et donne une légitimité au maquis et à son combat. L’image de maquisards « soldats », disciplinés, encadrés d’officiers revêtus de leur uniforme, invite l’opinion à adhérer et soutenir ce combat.

 

L’événement a un retentissement spectaculaire. En décembre 1943, il est relayé par plusieurs journaux clandestins. Il est rapporté jusqu’à Londres et Alger plusieurs semaines plus tard. En février 1944, le chroniqueur Georges Franck lit à l’antenne de la BBC, dans l’émission Les Français parlent aux Français, le numéro spécial de Combat consacré au défilé. Cette démonstration achève de convaincre les Alliés d’armer les maquis de l’Ain.

 

 

 

 

L’ancien monument aux morts d’Oyonnax au pied duquel se sont recueillis les maquisards lors de leur défilé du 11 novembre 1943. © Département de l'Ain / Direction des Patrimoines et des Musées 

Extrait du journal Libération du 1er décembre 1943 relatant le défilé d’Oyonnax. © Département de l'Ain / Direction des Patrimoines et des Musées / N1998_15_1408


Découvrez le film du défilé du 11 novembre 1943 en version restaurée


Le défilé du 11 novembre, une opération à haut risque

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Le départ du défilé des maquisards à Oyonnax le 11 novembre 1943.

Dans un article intitulé Le défilé du 11 novembre 1943 à Oyonnax : symboles et stratégies du maquis et publié dans L’engagement résistant dans l’Ain (Conseil général de l’Ain – Conservation départementale des Musées de l’Ain, 2013), l’historienne Raphaëlle Balu revient notamment sur la notion de risque qu’impliquait une telle action au cœur de l’Occupation.

 

Extraits :


« Bien sûr, le risque est inhérent à l’engagement résistant et l’opération d’Oyonnax ne déroge pas à cette règle. Ce 11 novembre 1943, le risque que prennent les maquisards est grand, surtout à un moment où la répression à leur encontre s’est intensifiée1. Recherchés à la fois par les hommes de Vichy et par ceux de l’occupant, ils sont aussi doublement hors la loi : ils bravent l’interdiction vichyste de commémorer le 11 novembre et, surtout, deviennent pour quelques heures des résistants à visage découvert. Aux yeux de l’État français et des autorités allemandes, ce sont des terroristes et non des combattants réguliers ; sortir de l’anonymat les expose, s’ils sont pris, à être abattus, torturés, fusillés. Pour toutes ces raisons, les représentants de la mission interalliée Xavier-Cantinier, envoyée auprès des maquis de l’Ain et de Savoie, ont exprimé des réserves sur l’organisation du défilé2. Quant aux autorités de Résistance régionales, elles avaient au départ préconisé une action moins éclatante, en demandant un discret dépôt de gerbe au pied des monuments aux morts3.


Aucun avertissement n’écarte Romans et ses hommes de leur projet. À ceux qui l’avaient déconseillé, le maintien du défilé a pu sembler une prise de risques inconsidérée et décidée en dépit de tout raisonnement stratégique. La question peut se poser en ces termes : fallait-il considérer que, plus le risque était grand, plus la cause résistante en était légitimée, ou bien au contraire, que la stratégie imposait de renoncer à la manifestation pour préserver les forces du maquis ? En choisissant la première solution, les maquisards mettaient en jeu leur image. Défiler dans ces conditions pouvait apparaître comme une bravade remettant en cause l’efficacité militaire du maquis. Il y a là un enjeu important pour le maquis : prouver qu’il est une ressource combattante dans la guerre et non la simple expression d’une transgression qui le placerait en deçà des considérations stratégiques. Ses origines mêmes l’obligent à faire constamment cette preuve, du moins dans les premiers temps de son existence. Les effectifs du maquis de l’Ain ont commencé à croître en mars 1943, avec l’afflux des réfractaires, ces jeunes gens qui avaient refusé de partir pour l’Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire4. Ces civils qui constituent l’essentiel des troupes maquisardes doivent être formés au combat et à la discipline militaire – et ce dans les conditions les plus difficiles, puisque le maquis peine à nourrir et vêtir ses hommes, doit constamment les déplacer pour des raisons de sécurité et manque, enfin, de formateurs qualifiés pour la troupe. Dans ce cadre, l’organisation du défilé coûte que coûte pouvait être interprétée comme la réponse à un besoin d’action qui n’avait rien de stratégique.

 

 

Le défilé des maquisards à Oyonnax le 11 novembre 1943.
 Département de l'Ain / Direction des Patrimoines et des Musées / N1998_10_462

Bien au contraire, la minutie qui a présidé à la préparation du défilé indique que tous les risques ont été pris en considération par Romans, ce dont les archives gardent la trace5. Le capitaine Henri Romans-Petit, chef du maquis de l’Ain, n’est pas homme à mettre en jeu la vie de ses « petits », comme il les appelle, par simple goût du défi. À l’automne 1943, il a déjà derrière lui une longue expérience militaire et résistante. Engagé volontaire en 1915, fait caporal puis sergent pendant le conflit, il est cité à l’ordre de l’armée et reçoit la Légion d’honneur. En 1918, il entre à Saint-Cyr pour y suivre une formation d’officier de réserve avant de rejoindre l’aviation. Démobilisé, il demeure capitaine de réserve de l’armée de l’air et à ce titre est rappelé sous les drapeaux en 1939. Echouant à rallier Londres au moment de l’armistice, il entre en 1941 dans le réseau stéphanois Espoir, démantelé l’année suivante. Il gagne l’Ain à l’été 1942 et prend contact avec la Résistance locale ; à l’été 1943, il prend la tête du maquis de l’Ain6. Sa connaissance des combats et de la clandestinité lui commande la prudence ; il a d’ailleurs organisé son maquis en petites compagnies mobiles pour en assurer la sécurité. Dans la droite ligne de ces précautions, il a conçu le défilé de la manière suivante : « […] de deux choses l’une : ou bien nous préparons un plan qui supposera le minimum de risques, ou bien nous nous abstiendrons »7.


Le choix du lieu n’a pas été laissé au hasard. Oyonnax est bien connue de deux des lieutenants de Romans : Noël Perrotot, alias Montréal, en est originaire et Elie Deschamps, dit Ravignan, y a enseigné. Son commissaire de police, Thévenon, a toute la confiance de Romans. Le capitaine de la gendarmerie et le receveur des PTT sont acquis à la cause résistante. Enfin, l’AS, l’Armée secrète, y est bien représentée et a donné son accord pour surveiller les miliciens durant la manifestation. Pour tromper la répression, les maquisards ont fait appel au capitaine de gendarmerie Verchère qui, complice, a prévenu ses supérieurs qu’une commémoration extraordinaire s’annonçait à Nantua. Ils lancent également la rumeur de défilés à Bourg, à Ambérieu, à Belley. Enfin, ils déposent dans plusieurs communes des gerbes portant une inscription similaire à celle d’Oyonnax8. Deux réunions assurent la préparation logistique du défilé, discutée par l’Etat-major du maquis mais aussi par d’autres instances résistantes, invitées à apporter leur avis et leur soutien. La première, tenue au PC de Granges, rassemble Romans et son état-major, les lieutenants Chabot, Montréal, Brun, Ravignan, Ritoux, ainsi que Gaby, qui assure la complicité de l’Armée Secrète d’Oyonnax. Pour la seconde, outre les chefs du maquis et Gaby, sont conviés Curty, chef de secteur AS, le commissaire Thévenon et deux agents de liaison, Jean et Jane. Pour assurer le bon déroulement du défilé, il faut en effet des complicités multiples au sein de la Résistance non maquisarde. Deux opérations de reconnaissance plus loin, les plans sont fin prêts. Hormis une heure de retard sur l’horaire, à cause de la neige qui a ralenti le déplacement, tout se déroule comme prévu. Levés à l’aube, les maquisards ont revêtu leurs uniformes de fortune pour effectuer la parade qu’ils avaient répétée dans leurs camps. Aux environs de midi, la première camionnette arrive à Oyonnax. Ce sont les équipes de protection qui s’emparent des principaux points stratégiques de la ville : la gendarmerie, le commissariat et la poste, siège des communications, sont contrôlés sans coup férir, grâce aux complicités locales. Dans le même temps, les maquisards prennent le contrôle des routes de la ville – les gendarmes de Nantua veillant sur les accès plus éloignés. Tout est en place pour assurer la sécurité de ceux qui arrivent, en convoi de camions, par la route d’Arbent, se rassemblent sur la place de la gare et défilent vers le monument aux morts9. Tout s’étant déroulé comme prévu, ils peuvent reprendre le chemin du maquis.


Ce soin tout militaire apporté à la préparation et à la réalisation de l’opération indique que la prise de risque est calculée et mise au service d’objectifs qui dépassent le défi à Vichy et à l’occupant. »

 

[1] KEDWARD H. R., A la Recherche du maquis, Paris, Editions du Cerf, 1999 (éd. or. : 1993)p. 75-113.

[2] LE GOUPIL G., « Débats stratégiques autour des maquis de l’Ain », in MARCOT F. (dir.), Maquis et lutte armée, Paris, les Belles Lettres, 1996,  p. 242.

[3] VEYRET P., Histoire secrète des maquis de l’Ain, Clermont-Ferrand, La Taillandière, 2010, p. 53-54.

[4] KEDWARD H.R., «  STO et maquis », in  AZEMA J.-P. et BEDARIDA F., La France des années noires, vol. 2 : De l’Occupation à la Libération, Paris, Point Seuil, 2000 (1e éd. : Le Seuil, 1993), p. 309-332.

[5] Archives Départementales de l’Ain, 1228 W 45. Rapport du commissaire de police d’Oyonnax, 15 nov. 1943

[6] Notice biographique de l’Ordre de la Libération : http://www.ordredelaliberation.fr/fr_compagnon/769.html et LE GOUPIL G., « Débats stratégiques autour des maquis de l’Ain », in MARCOT F. (dir.), Maquis et lutte armée, op. cit.

[7] JEANJACQUOT P.-G., Les vagabonds de l’honneur, op. cit., p. 330

[8] ROMANS-PETIT H., Les Obstinés, op. cit., p. 64-65 et Les maquis de l’Ain, op. cit., p. 33-36.

[9] JEANJACQUOT P.-G., Les vagabonds de l’honneur, op. cit., p. 330-332. Cf. aussi le journal Bir-Hakeim reproduit par A. Jacquelin dans Toute la vérité sur le journal clandestin  gaulliste Bir Hakeim, op. cit., 1945.


La préparation du défilé

 Extraits du documentaire Le Prix de la liberté réalisé par Dominique Cauquy, 1983. Edité par l’ONAC de l’Ain.

 


Le Monument aux morts d’Oyonnax ou Monument des Trois guerres. Charles Machet (1902 – 1980)

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Monument des Trois guerres. Charles Machet.

Le 6 janvier 1947, le projet de l’architecte Charles Rouchon est retenu pour l’édification du monument. Le sculpteur Charles Machet réalise trois « Géants de pierre », personnages symbolisant les trois dernières guerres : le cuirassier de 1870, le poilu de 1914 et le motorisé de 1939 dans l’axe de l’escalier monumental rue Brunet ainsi que d’un bas-relief sur la façade principale côté parc. Ce bas-relief évoque l’épopée de la Résistance et du maquis : la Résistance attaquant un convoi et le défilé du 11 novembre 1943 dans les rues d’Oyonnax.

 

Les inscriptions  «Pro Patria et Libertate mortem non dubitaverunt occumbere »  (Ils n’hésitèrent pas à donner leur vie pour la Patrie et la Liberté) et « Passant va dire au monde que nous sommes morts en combattant pour la Liberté » encadrent le bas-relief.

 

Tout autour des fresques centrales sont inscrits les noms des morts des trois guerres. Une dalle, avec gravure d’une Croix de Lorraine et des inscriptions, recouvre les cendres d’un maquisard inconnu torturé par les Allemands à Sièges (Jura). Le Monument est inauguré le 6 juin 1948.